Linkevicius: «Toutes les liges rouges ont été franchies en Ukraine, à de très nombreuses reprises» (Le Soir)
L'interview de Linas Linkevčius, ministre des Affaires étrangères lituanien.
Philippe Régnier
Entretien avec le ministre lituanien des Affaires étrangères, Linas Linkevicius, à l’origine d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité, jeudi. La Lituanie dénonce une « invasion » russe en Ukraine.
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Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit d’urgence ce jeudi après-midi à la demande de la Lituanie, pays voisin de la Russie, membre de l’Otan et de l’Union européenne et seul pays européen, avec le Luxembourg, qui siège actuellement au Conseil aux côtés des 5 membres permanents. Par téléphone, nous avons interrogé Linas Linkevicius, le chef de la diplomatie lituanienne, à l’initiative de cette mobilisation.
Pourquoi cette réunion, sachant que Moscou mettra son veto à toute condamnation forte de ses agissements en Ukraine, que vous qualifiez d’« invasion » ?
Il faut ne ménager aucun effort, maintenir un dialogue diplomatique et favoriser la discussion publique : il faut attirer l’attention de l’opinion internationale sur ce qui se passe en Ukraine. La Russie continue à nier qu’elle intervient en Ukraine. Mais il y a de plus en plus de preuves, de faits, provenant de sources diverses – l’Otan, certains alliés, etc. –, qui l’accusent d’invasion, d’utilisation de forces militaires et d’équipements. C’est une situation très, très dangereuse.
Pourquoi avoir pris les premiers cette initiative ?
Ce n’est ni une compétition, ni une course ! Mais il devrait y avoir une réaction urgente. Et nous sommes en contact avec mon homologue ukrainien, les Alliés, des partenaires. Nous avions aussi demandé, et obtenu, la convocation du Conseil de sécurité la semaine dernière à propos du soi-disant convoi humanitaire russe : une provocation flagrante.
Kiev demande de l’aide, à l’Otan et à l’UE. Les Européens se réunissent au sommet ce samedi, pour les nominations. Une nouvelle salve de sanctions pourrait-elle déjà être à l’agenda ?
C’est très difficile à prévoir. De mon point de vue, il est très important de réagir. Des gens meurent tous les jours. Il n’y a aucun effort en vue de la désescalade alors que tout le monde parle de paix… Des sanctions font partie de la réaction. Mais aussi, davantage de soutien économique et politique au gouvernement. Et un soutien militaire aux forces ukrainiennes devrait être envisagé.
Par l’Otan ? L’UE ?
Des efforts devraient être consentis par les pays. Chacun devrait montrer son soutien.
Votre pays, qui n’est évidemment pas une puissance militaire, compte participer à cet effort ?
Il ne faut pas être naïfs, bien sûr. Mais il est moralement important de faire tout ce qui est en notre pouvoir. J’ai rencontré à Kiev le président Porochenko. Nous avons évoqué tout ce qui peut être fait, y compris sur le plan bilatéral, pour aider le processus de réformes, une gestion efficace, etc. Il ne faudrait pas oublier non plus les problèmes économiques récurrents de l’Ukraine…
Et l’aide militaire : sous quelle forme ? Des troupes ? Du matériel ? De l’entraînement ?
On ne parle pas d’envoi de troupes. Mais d’assistance, ce que Kiev demande. En coordination avec les autorités ukrainiennes, on pourrait envisager l’envoi d’équipements militaires, peut-être des entraînements spécialisés…
Est-ce qu’on est aujourd’hui à un « tournant » dans cette crise russo-ukrainienne ?
Toutes les lignes rouges ont été franchies à de très nombreuses reprises… En paroles et avec des tanks. On peut à l’infini parler de terminologie : s’agit-il d’une invasion, une incursion, une intervention… Mais c’est extrêmement brutal ce qui se passe ! Il n’est pas trop tard pour stopper cette escalade.
Pourtant, le Kremlin si c’est bien lui qui pilote cette déstabilisation de l’Ukraine, semble sourd à toute pression…
Cette invasion et ceux qui poursuivent ce dessein ne s’arrêteront que si on les arrête. On peut prendre davantage de sanctions, augmenter la pression et notre assistance aux Ukrainiens : on peut faire plus, on n’a pas épuisé toutes les possibilités. Et il ne faut pas regarder à nos intérêts commerciaux individuels, ne pas se diviser : ce serait le signal qu’« ils » espèrent.
Vous craignez cette division ?
Cela ne se passe pas sans heurts. Mais avec les événements, j’espère que les yeux vont de plus en plus s’ouvrir.