IL Y A VINGT ANS, LA VOIE QUI PRÉCÉDAIT LE MUR (Le Figaro, le 22 août 2009)
En 1989, il y a vingt ans, il y avait un mur et une voie. L'un s'est effondré, l'autre s'est imposée.
Mais deux mois avant l'effondrement du mur de Berlin, le 23 août 1989, bien loin derrière le rideau de fer, deux millions de Lettons, Lituaniens et Estoniens se sont tenus la main le long des autoroutes qui reliaient leurs pays, manifestant massivement leur désir d'indépendance nationale. Cette chaîne humaine s'est étendue sur plus de 600 km de Tallinn, au Nord de l'Estonie, jusqu'à Vilnius, au Sud de la Lituanie, en passant par Riga, capitale de la Lettonie. Ils l'ont appelée la « Voie balte ». Tout comme le mur de Berlin, la Voie balte a eu un sens très fort, dépassant de loin les kilomètres qu'elle a géographiquement couverts.
Si la fin du mur de Berlin signifia la fin de la satellisation des États de l'Est de l'Europe, la manifestation de la Voie balte à travers la Lettonie, la Lituanie et l'Estonie fut le signal du début de la fin de l'influence soviétique au sein même de ses frontières. De Staline à Gorbatchev, les protestations nationales contre la domination soviétique ont toujours semblé inconcevables. Ou plutôt, c'est ce que tout le monde pensait. L'idée s'avérait justifiée quand en février 1989, des manifestants Géorgiens se rendirent dans les rues de Tbilissi où ils furent pris pour cible par des soldats soviétiques, qui tuèrent vingt d'entre eux. Mais six mois plus tard, quand deux millions de baltes défièrent les autorités soviétiques pour porter un message officieux de force pacifique sans précédent, elles ne firent rien, bien que la fin des représailles de la part de l’occupant soviétique fût encore lointaine.
Moscou condamna cette manifestation géante des peuples baltes, et au cours des deux années qui suivirent, l'usage de la force par les Soviets coûta même des vies à Vilnius et à Riga. Mais le pas avait été franchi et les États baltes étaient sur la voie de l'indépendance. En août 1991, seulement deux ans après la manifestation historique de la Voie Balte, les trois États baltes avaient restauré leur souveraineté et rejoint la communauté internationale comme pays à nouveau indépendants.
Le jour où la Voie balte a été organisée correspondait à un anniversaire bien spécifique. Le 23 août 1989 était le 50ème anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov. Ce tristement célèbre traité entre Staline et Hitler signé en 1939 a mené à l'occupation de la Lettonie, de la Lituanie et de l'Estonie, et servit de cadre à l'établissement du rideau de fer en Europe.
Pendant des années 1939 et 1940, avant l'Occupation, la coopération entre les trois pays était vue avec méfiance par l'Union soviétique et considérée comme une violation des accords sur la coopération mutuelle, conclus entre les pays Baltes et l'Union soviétique. Même la publication de la revue culturelle en langue française Revue Baltique (seuls deux numéros ont été publiés), était interprétée comme un signe de menace ou de danger par les autorités soviétiques.
En août 1989, les peuples baltes commencèrent à abattre leur part de rideau soviétique. En novembre 1989, le peuple allemand fit de même. La Voie balte était comme une gigantesque flèche qui frappa le mur de Berlin en plein cœur. Ou comme Clio, la muse de l'histoire, combattant les injustices. L'importance historique de l'événement a été soulignée par sa récente inscription au registre UNESCO de la mémoire du monde.
Par Margus Rava, Jānis Kārkliņš, Jolanta Balčiūnienė*
*Respectivement ambassadeurs d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie en France