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DE SANCTIONS SI LA VIOLENCE NE S'ARRETE PAS (Le Soir, 24 janvier 2014)

Union européenne Entretien exclusif avec le chef de la diplomatie lituanienne qui présidait les travaux de l’UE visant à arrimer l’Ukraine à l’Europe Le ministre lituanien des Affaires étrangères dénonce la dérive autoritaire du régime ukrainien. Vis-à-vis de la Russie, l’UE doit être «moins naïve», plaide Linas Linkevicius.

 

Entretien

Linas Linkevicius peut enfin souffler. Les six mois de la présidence tournante des travaux européens assurés par la Lituanie au deuxième semestre 2013 ont été éprouvants pour le ministre des Affaires étrangères de ce pays balte. Le grand projet de cette présidence - faire progresser un Partenariat oriental de l’Union européenne, en nouant des accords avec plusieurs pays de l’ex-URSS - s’est heurté de plein fouet à la spectaculaire volte-face du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, à la veille d’un sommet organisé à Vilnius, fin novembre. Depuis, les événements à Kiev ont pris une tournure dramatique...

Comment caractérisez-vous l’évolution de la situation en Ukraine: dérive autoritaire ?

Il y a des symptômes de cela. Cette crise et les réactions sévères des Etats membres de l’UE sont provoquées par le recours à la force des autorités ukrainiennes contre leurs propres citoyens, par la restriction des libertés des citoyens et par la dénégation des attentes de l’avenir européen du pays. Il s’agit d’une crise politique qui devrait être résolue non par la violence mais par voie de dialogue. J’ajouterais que nous ne pouvons rester indifférents quand nous voyons ces gens qui occupent Maïdan, depuis deux mois, dans le froid, avec des drapeaux européens, ce que l’on voit rarement dans les capitales européennes ! La publication de mots pour dire notre préoccupation n’est pas suffisante. Il faut dire rapidement qu’il y aura des conséquences pour ceux qui sont responsables de la situation, ceux qui ont tenté d’utiliser la violence contre ces manifestants.

Des sanctions?

Si le recours à la force continue, je ne doute pas que la Lituanie sera parmi les pays à initier un langage très strict envers le gouvernement ukrainien. L’UE dispose d’un grand nombre de mesures auxquelles elle peut avoir recours contre les autorités qui ont autorisé des répressions. Il est nécessaire d'envisager la possibilité de sanctions si la violence ne s'arrête pas.

Vos homologues de l’UE partagent la même analyse ?

Nous n’avons pas discuté de la question lundi (NDLR: au dernier Conseil des Affaires étrangères). Je sais que certains collègues partagent ce point de vue, d’autres sont peut-être plus prudents. Cela prend du temps. Mais je peux définitivement vous dire - sans dévoiler tout ce que nous avons discuté sur la Russie – que le sentiment général est qu’on ne peut continuer business as usual. Il faut tirer certaines leçons du passé, faire le point et voir davantage la réalité en face.

Vous parlez de la Russie ?

Oui, de la Russie.

Le problème de l’Ukraine : c’est un « problème Ianoukovitch » ou un «problème Poutine» ?

Tout est lié. Bien sûr, le gros de la responsabilité repose sur le chef de l’Etat, le président (ukrainien). Mais on ne peut nier que d’autres facteurs entrent en jeu. Cela ne concerne pas que l’Ukraine : j’ai fait part à mes collègues du message adressé à Cathy Ashton, l’invitant à se concentrer sur les moyens d’aider la Moldavie et la Géorgie, pour atteindre le résultat que nous escomptons, c’est-à-dire la signature effective d’ici la fin de l’été de l’accord d’association avec ces pays… Ce n’est pas non plus une affaire conclue! Il faut faire des efforts.

Craignez-vous, comme certains, que des pressions russes pour faire dérailler ce projet vont augmenter juste après les Jeux de Sotchi ?

Exactement. Ce n’est pas exclu et nous devons vraiment être prêts à relever ce défi. Nous devrions aider ces pays.

Comment?

Accélérer les procédures ! Car c’est lent, avec la bureaucratie de l’UE, les services juridiques, les traductions… C’est difficile, mais cela peut être fait de façon plus rapide. Et nous pouvons aussi protéger nos amis et partenaires de possibles pressions et intimidations. On doit y être préparés. On doit tenir bon et les aider à surmonter ce défi.

Vous dites que le « business as usual » n’est plus possible avec la Russie. Le sommet semestriel entre l’UE et la Russie a lieu mardi prochain à Bruxelles : l’occasion de changer le cours de notre relation, selon vous ? Dans quel sens alors ? Car il y a la politique et… la realpolitik !

Oui… Nous devons chercher un véritable partenariat stratégique avec ce pays, c’est définitivement vrai, et c’est aussi notre souhait. Difficile à atteindre, mais nous le voulons. Cela étant dit, ce partenariat ne devrait pas être basé sur des exceptions, concessions, caveats ou autres. Il devrait être fondé sur des principes et être très ferme. No business as usual veut dire pas de business comme si rien ne s’était passé ! Nous devrions être plus réalistes, moins naïfs

Concrètement ?

Moins naïfs…

C’est-à-dire ?

Dans nos demandes. Parce que la Russie a aussi des intérêts! Dans le domaine du commerce ou les négociations sur la libéralisation du régime des visas. Tout cela doit être appréhendé sans concession, basé sur principes et pas seulement sur des vœux pieux pour le futur. Voilà qui est réalisable seulement si nous restons fermes et unis.

Avant le sommet de Vilnius, certains pays n’ont-ils pas été trop loin, en présentant l’accord d’association comme la première étape d’une adhésion à l’UE ? N’était-ce pas «trop» pour la Russie mais aussi pour certains pays membres ?

Oui, peut-être… Mais la Géorgie et la Moldavie ont paraphé l’accord: une procédure très technique, même pas une signature, et qui n’a rien à voir avec l’adhésion. Mais cela a été présenté dans ces pays comme une étape historique, une percée géopolitique. Voilà pourquoi je ne pourrais pas dire aux Géorgiens et Moldaves que Vilnius n’était pas un succès! Mais oui, c’est un signal que nous allons dans cette direction (de l’intégration). Nous devons convaincre nos amis en Russie qu’il faut cesser de voir cela comme un jeu à somme nulle : le processus peut être gagnant-gagnant.

On a pris tout cela trop à la légère»

Avec un peu de recul par rapport au sommet de Vilnius: diriez-vous que des erreurs ont-elles été commises? Aurait-il fallu offrir davantage à l’Ukraine?

Oui, la réponse est oui. Mais vous savez, c’est facile à dire, après coup… On peut tirer des leçons du passé. La situation serait différente aujourd’hui mais, jusqu’il y a peu, on voyait ça comme un processus qui allait de soi, sans effort additionnel. Mais ce n’était pas assez pour un pays qui doit faire un choix, qui doit choisir où s’intégrer. Il me semble que nous n’avons pas pris en compte ce facteur. On a pris tout cela trop à la légère. Il ne suffit pas pour un partenaire d’avoir le droit de choisir: il est aussi important d’attirer ce partenaire.

Offrir davantage de soutien financier plutôt que d’insister sur de douloureuses réformes?

Pas seulement. Nous sommes très créatifs sur le plan des slogans, vous savez, du genre: Plus pour plus (more for more)… Pour moi, cela veut dire que, s’ils étaient prêts à en faire plus, à accepter plus, on devait leur donner davantage! Et s’ils réalisaient ce qui était attendu, cela devait être pris en compte. C’est comme pour l’exemption de visas pour la Moldavie: ils ont franchi toutes les étapes; il est donc temps maintenant de leur accorder ce régime et de résister à la tentation de dresser des obstacles supplémentaires… L’attente n’est pas acceptable. Schématiquement, il y a deux camps: celui du wait and see et le camp pro-actif. Le wait and see n’est pas efficace même si c’est explicable: On attend, ils ne respectent pas leurs engagements, ils ne sont pas prêts, etc. Mais d’autres n’attendent pas! Si l’on tient à notre projet européen, à nos valeurs, alors on ne peut se permettre de voir quelqu’un d’autre agir aux dépens de ces valeurs ou de l’Europe unie et libre. Cela doit changer nos attitudes… Parfois, les mots ne suffisent pas, il faut des actes.

Même l’Otan a gelé les perspectives d’intégration de l’Ukraine…

Pas seulement de l’Ukraine: de la Géorgie aussi, en avril 2008, au sommet de l’Otan à Bucarest. Et c’est une bonne leçon: le wait and see ne fonctionne pas. Le vide n’existe pas: il est immédiatement rempli. (NDLR: allusion au conflit russo-géorgien de l’été 2008 qui avait vu l’armée russe brièvement pénétrer en Géorgie)

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Rejoindre l’UE ou rester avec la Russie: n’y a-t-il pas un risque d’arriver à une partition du pays?

Evidemment qu’il faut prendre cela en compte. Cela demande de la patience et doit être mené de pair avec des campagnes d’information. D’abord par le gouvernement. Le gouvernement doit faire comprendre que l’accord d’association ne conduirait pas aux souffrances, au chômage, à la fermeture d’industries… Je me souviens d’un discours du Premier ministre ukrainien à Kiev: il affirmait, qu’avec l’Europe, ils devraient accepter le mariage gay… Ce n’est pas vrai!

La relation est désormais gelée?

Oui… Nous avons toujours dit que le momentum, c’était le sommet de Vilnius et, sinon, qui sait quand… C’est malheureusement vrai. Admettons-le. Mais on ne peut jamais dire jamais. Les situations changent. Profondément. Je peux en témoigner, eu égard à ma propre histoire. Je me souviens, à l’Otan, vers 1990, on parlait de futurs alliés et on m’a dit, et pas une seule fois: Oubliez ça, vous ne serez jamais membres de l’Otan. Jamais. Nous respectons votre histoire, vos luttes pour la liberté mais vous n’adhérerez pas. Ce n’étaient pas des discours publics, bien sûr, mais c’était le message. Et vous pouvez imaginer quel genre de motivation ça peut être quand on vous dit cela… Et voilà, les choses changent, assez vite. Et je dis la même chose aujourd’hui à nos amis ukrainiens vraiment frustrés par la situation: Soyez prêts, utilisez tous les leviers à votre disposition. Sinon, quand le temps viendra, si vous n’êtes pas prêts, ce sera de votre faute. Notre histoire, c’est un précédent pour l’optimisme, tout en sachant que ce n’est pas garanti.

 

 

PHILIPPE REGNIER

Vendredi 24 janvier 2014